Renouveler l’histoire du Kaiserreich ? Perspectives critiques sur l’empire allemand (1871-1918)

Appel à communications

Ces dernières années, l’Empire allemand (Deutsches Kaiserreich), fondé en 1871 à la suite de la victoire des États allemands coalisés contre la France durant la guerre de 1870, se retrouve au cœur de l’actualité allemande, tant dans le débat historique que public : du génocide des Herero et des Nama jusqu’aux demandes d’indemnisation de la famille Hohenzollern héritière du dernier empereur Guillaume II, du supposé degré de modernisation et de démocratisation du Reich, sans bien sûr oublier la question des responsabilités de la Première Guerre mondiale – reposée à nouveaux frais en 2012 par l’historien britannique Christopher Clark –, jusqu’aux tentatives de réhabilitation de la Prusse, notamment par l’extrême-droite. Tous ces sujets débattus passionnément dans les universités, mais aussi dans la presse écrite et audiovisuelle, débouchent souvent sur un point de passage, pour ne pas dire d’arrivée, obligatoire : la période nationale-socialiste. Le Kaiserreich, en tant que structure politique spécifique avec ses symboles et les formations sociales qui lui sont rattachées, a-t-il préfiguré le régime nazi en instaurant une pensée de sujétion et un penchant pour l’autoritarisme chez les Allemandes et Allemands ? Peut-on considérer la période qui s’étend de 1871 à 1918 comme une étape ou, au contraire, en référence à la thèse classique et toujours citée de Heinrich August Winkler, une déviation du « long chemin vers l’Occident » de l’histoire allemande ? Est-il le symptôme d’un mé-développement (Fehlentwicklung), à rebours de la modernité occidentale – à supposer qu’elle existe – incarnée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique ? Est-il l’expression d’une Allemagne comme « nation retardée » ? Bref, a-t-il mené en ligne droite à la prise de pouvoir d’Hitler ? Ou a-t-il a minima rendu possible et pensable cette prise de pouvoir ?

Reprendre les anciens modèles qui pensent le Kaiserreich a posteriori, en décrivant l’histoire de l’Empire par la fin, n’est plus fructueux depuis longtemps, bien que ceux-ci paraissent difficilement disparaître complètement du champ de vision de l’historiographie. À en juger par la production historiographique depuis 1945 ou, du moins, depuis les années 1960-1970, c’est comme si toute son histoire ne pouvait faire l’économie d’une réflexion sur le lien entre 1871 et 1933. Ainsi, bien que battue en brèche depuis les années 1990, la théorie du Sonderweg (« la voie particulière allemande ») semble toujours hanter l’histoire et l’historiographie allemandes, tel un fantôme dont on n’arriverait pas à se débarrasser. Même si c’est pour la rejeter aussitôt, sans aucune forme d’argumentation approfondie, nombre d’historiennes et d’historiens ne peuvent s’empêcher de la reprendre et de l’amender et, donc, de contribuer à la perpétuation d’un débat qui n’en est plus vraiment un depuis la fin du XXe siècle. Quiconque écrit alors une histoire de l’Empire allemand est pris malgré lui dans des logiques souvent bien plus politiques qu’épistémologiques. Voilà les paradoxes qui ont conduit à l’élaboration de ce colloque, qui ne propose rien de moins que de dépasser (enfin ?) véritablement cette perspective.

Comment, dès lors, renouveler l’histoire du Kaiserreich sans transformer ce dernier en surface de projection à des positionnements politiques actuels ? Peut-on écrire son histoire sans écrire par extension celle de la prise du pouvoir par les nazis ? Quels renouvellements récents apportent une contribution réelle à la compréhension du premier « État-nation » de l’histoire allemande, de sa société et de ses structures ? Une histoire comparée ou transnationale peut-elle renouveler la vision que portent les historiennes et historiens sur l’Empire allemand ? Voici les questionnements qui seront les nôtres.

Les discussions que nous entendons mener pendant ce colloque sont d’ordre épistémologique et historiographique, en prenant appui sur les recherches récentes sur l’Empire allemand. Il ne s’agit pas d’accumuler les études de cas précises ou, à l’inverse, de multiplier les recensions érudites. Au contraire, nous ambitionnons de remettre en question les paradigmes plus ou moins explicites, de les questionner et de les discuter, de poser à nouveaux frais des questionnements parfois anciens à la lumière des apports récents. Dans ce but, nous souhaitons que cette rencontre contribue à faire dialoguer les historiographies en décentrant le regard et en tentant des comparaisons avec d’autres aires et d’autres préoccupations, d’autres questionnements épistémologiques et historiographiques. On ne peut, en effet, que constater le déclin des échanges historiographiques franco-allemands depuis le début des années 2000 au sujet du Kaiserreich, et plus généralement des espaces germaniques au XIXe siècle, alors même que ces champs historiques ont fait l’objet d’un riche dialogue dans les années 1980-1990 et qu’ils ont été depuis largement renouvelés, que ce soit par l’historiographie germanophone ou anglophone.

Nous proposons quatre axes principaux :

Axe 1 : Modernités du Kaiserreich

La « théorie de la modernisation » a été durant plusieurs décennies l’un des moteurs de l’analyse et de la compréhension de l’histoire contemporaine de l’Allemagne. Elle a depuis été très largement remise en cause ; mais la question des formes de modernité du Kaiserreich est restée très présente dans l’historiographie. Liés à cette question, les travaux « d’histoire de la démocratie », notamment ceux de l’historienne Hedwig Richter, ont fait fortement débat ces dernières années. Nous souhaiterions donc premièrement faire écho à ces débats, en y apportant un regard extérieur et nourri d’autres traditions de recherche. Les rapports changeants à la démocratie sous l’Empire pourront notamment être abordés par l’histoire politique avec les modes de participation, des répertoires d’action et de l’agentivité politique, ou par l’histoire sociale en s’appuyant par exemple sur les enquêtes prosopographiques sur les élites politiques, administratives, financières et universitaires ou en reprenant à nouveaux frais l’histoire des classes populaires.
À travers l’autre grand concept qu’est le « capitalisme organisé », l’histoire économique de l’Empire a été elle aussi analysée par le prisme de la spécificité, voire de l’exceptionnalité. Dans un contexte historiographique international de remise en question du paradigme de la « révolution industrielle » et de discussion du terme même « d’industrialisation », peut-on toujours considérer l’Allemagne comme nation industrielle retardataire et, partant, que la modernité de l’Empire ait été seulement économique ? C’est une autre vaste question qu’il sera possible d’aborder pour mieux comprendre les modernités de l’Allemagne impériale.
Un troisième terrain à explorer est particulièrement d’actualité historiographique et publique. Nous nous demanderons si l’expérience de la violence, tant sur le terrain colonial – avec la répression par les troupes coloniales allemandes au début du XXe siècle des révoltes des Maji-Maji et surtout celle des Herero et des Nama, qualifiée depuis vingt ans par une part grandissante des historiennes et historiens de génocide – que pendant la Première Guerre mondiale, est spécifique ou au contraire participe de la modernité de l’Allemagne.

Axe 2 : Globalités du Kaiserreich

En 2006 paraissait un ouvrage collectif intitulé Das Kaiserreich transnational, qui a connu un succès suffisant pour être réédité en 2013. La place économique de l’Empire allemand dans le monde, la conquête et l’administration coloniales, la notion même d’empire ou encore la question raciale sont quelques-unes des thématiques qui y étaient abordées sous la houlette de Sebastian Conrad et de Jürgen Osterhammel, tous deux spécialistes d’histoire globale. Depuis, les recherches sur l’impérialisme et le colonialisme allemands n’ont cessé d’être enrichies et l’histoire globale a connu une fortune institutionnelle universitaire plus grande en Allemagne que dans bien d’autres pays européens, la France en tête. « Où en sommes-nous ? », pourrait-on dès lors légitimement se demander. Pour mieux le comprendre, nous reviendrons dans ce deuxième axe sur les notions d’impérialisme(s) et de colonialisme(s) allemands, dans leurs relations et interconnexions, en et hors d’Europe, dans une chronologie qui pourra prendre en considération les décennies précédant l’expansion coloniale de la période wilhelminienne.
Il s’agira également d’insérer l’impérialisme allemand dans les interdépendances et les transferts avec d’autres puissances, notamment européennes, à l’échelle impériale ou coloniale. Ainsi, nous pourrons poser la question du caractère global de la puissance allemande en revenant à sa dimension économique évoquée dans l’axe 1.

Axe 3 : Identités collectives

La question de l’appartenance nationale est depuis plusieurs décennies un thème central de l’histoire contemporaine des deux côtés du Rhin, qui dépasse de loin le seul débat universitaire, comme le montre à nouveau la prochaine exposition du Deutsches Historisches Museum de Berlin sur les « citoyennetés » (« Staatsbürgerschaften ») en Allemagne, en France et en Pologne depuis 1789 (1er juillet 2022-15 janvier 2023). Cette appartenance peut être, entre autres, abordée par l’idéologie politique, les sentiments d’identification des populations, l’administration et les documents officiels. Au sein de ce panel, nous traiterons plus particulièrement des relations entre les différentes identités pouvant se trouver tantôt complémentaires, tantôt en concurrence. Cela peut concerner l’articulation ou au contraire l’adéquation jugée impossible entre une identité régionale et une identité nationale, ou entre des minorités nationales et l’appartenance à l’Empire allemand. Dans ce cadre, la question des migrations depuis ou vers le Reich, qui ont affecté les questions d’identité et même jusqu’à la loi de 1913 sur la citoyenneté, occuperont une place importante.
Le thème pourra être élargi aux questions des rapports de classes, entre groupes sociaux et moraux, de genre, et avec d’autres types d’appartenances (générationnelle, professionnelle…), y compris dans une perspective d’histoire du quotidien, en questionnant le rapport au politique. Enfin, le rôle spécifique des confessions pourra être abordé, en particulier en raison du façonnement par les religions des choix électoraux et des sociabilités, mais aussi du fait qu’elles conditionnent les expériences d’exclusion et de violence, a fortiori dans le cas de l’anticatholicisme, durant comme après le Kulturkampf, et de l’antisémitisme – la « question juive » telle qu’elle était alors nommée occupant sous l’Empire le devant de la scène à de nombreuses reprises, comme lors des débats de 1879-1880 nommés depuis « Antisemitismusstreit » et en 1916, lorsque la participation des juifs à l’effort de guerre est questionné. En un mot, il s’agira de complexifier l’étude des expériences des individus et des groupes sociaux, loin de se réduire à de simples sujets passifs, à l’inverse de l’image largement diffusée de l’Untertan de Heinrich Mann.

Axe 4 : Que faire de la Prusse ?

Le dernier panel ouvrira la question de la Prusse au sein de l’Empire allemand, en particulier de l’amalgame entre puissance prussienne et puissance du Reich, aux niveaux politique, institutionnel et idéologique. Ce « prusso-centrisme » dont souffre l’historiographie a pu parfois masquer l’organisation fédérale de l’Allemagne dans le cadre impérial. Bien que des recherches sur la Bavière, la Saxe ou le Wurtemberg aient montré les spécificités de ces États, ainsi que leur rivalité avec la Prusse, leur nombre reste limité. Surtout, c’est bien souvent encore, quel que soit le thème plus spécifiquement abordé, l’image d’une Prusse unique moteur de l’Allemagne qui prédomine, tant dans les domaines intérieurs que dans la place du Reich à l’international.
Dans une perspective de plus longue durée, nous analyserons la question des mémoires du Kaiserreich et de la Prusse de 1918 à nos jours dans des domaines aussi divers que la littérature, l’art, la presse, la politique, les musées et autres institutions culturelles (parcs, monuments, châteaux et palais comme celui de Berlin dont la reconstruction à l’identique a fait polémique ces dernières années malgré le plébiscite initial dont elle avait fait l’objet).

Modalités de soumission

Les propositions de communication, attendues pour le 1er juillet 2022, sont à envoyer à l’adresse suivante : colloque.kaiserreich@gmail.com. Elles comprendront les coordonnées institutionnelles, un intitulé et un résumé de la communication (une page) et une courte notice bio-bibliographique de l’auteur.

Comité d’organisation

  • Antonin DUBOIS, docteur en histoire, IRIS UMR 8156, École des Hautes Études en Sciences Sociales, associé à l’Institut franco-allemand de sciences historiques et sociales de Francfort-sur-le-Main
  • Corentin MARION, doctorant en histoire, ICT UR 337, Université de Paris & Universität Bielefeld
  • Benoit VAILLOT, chercheur postdoctoral Labex SMS à Framespa UMR 5136, Université Toulouse – Jean Jaurès, associé ARCHE UR 3400, Université de Strasbourg

Comité scientifique

  • Nicolas BEAUPRE, professeur d’histoire contemporaine, École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Lyon
  • Jürgen FINGER, directeur du département d’histoire contemporaine, Institut Historique Allemand, Paris
  • Ute FREVERT, professeure d’histoire contemporaine et directrice du département « histoire des émotions », directrice adjointe du Max-Planck-Institut für Bildungsforschung (Berlin)
  • Sandrine KOTT, professeure d’histoire contemporaine de l’Europe, Université de Genève, Genève
  • Morgane LABBE, directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
  • Catherine MAURER, professeure d’histoire contemporaine, Université de Strasbourg, Strasbourg
  • Armin OWZAR, professeur d’histoire moderne et contemporaine des pays de langue allemande, Université Sorbonne Nouvelle, Paris
  • Jean SOLCHANY, professeur d’histoire contemporaine, Institut d’Études Politiques de Lyon, Lyon
  • Jakob VOGEL, professeur d’histoire contemporaine et directeur du Centre Marc Bloch, Berlin

Date

-

Délai

Lieu

Strasbourg

Documents

Bibliographie indicative , Appel à communications FR , Call for papers DE
Publié le 09/05/2022