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Des usages destructeurs de la musique dans le système concentrationnaire nazi

Dans cette nouvelle étude du Crif, Élise Petit, maîtresse de conférences à l’université de Musicologie de Grenoble, et spécialiste de la musique sous le IIIème Reich, aborde un sujet à la fois original et proprement terrifiant : comment les tortionnaires nazis ont réussi à dénaturer le caractère apaisant et culturel de la musique pour en faire un élément de la propagande et de la glorification de l’horreur absolue.

La remarquable revue que dirige Marc Knobel se distingue, au fil des ans par l’extraordinaire variété des thèmes qu’elle aborde et par la qualité des auteurs sollicités. La nouvelle livraison ne déroge pas à ces qualités.

On pouvait penser que tout avait été dit sur la tragédie de la Shoah. Élise Petit, par la magistrale analyse qu’elle nous propose, nous montre qu’il demeure encore des zones d’ombre, des questions peu abordées et seulement connues des spécialistes. Le sujet est tout à la fois original et proprement terrifiant : comment les tortionnaires nazis ont réussi à dénaturer le caractère apaisant et culturel de la musique pour en faire un élément de la propagande et de la glorification de l’horreur absolue.

Maîtresse de conférences à l’université de Musicologie de Grenoble, l’auteure est une spécialiste de la musique sous le IIIème Reich. Elle a publié plusieurs livres et de nombreux articles sur le sujet.

On a hélas, c’est un fait historique avéré et corroboré par bien des témoins, utilisé la musique, notamment par le biais d’orchestres constitués pour l’occasion, dans les camps de la mort.

Élise Petit commence par distinguer les deux usages qui ont été faits de la musique dans les camps de concentration nazis. Le premier est celui qui correspondait à des initiatives des détenus à l’occasion de commémorations diverses : Noël, célébrations de dates marquantes… C’est ainsi, par exemple que fut composé le fameux « Chant des Marais », premier hymne concentrationnaire ou encore l’opérette créée par Germaine Tillon à Ravensbrück. Le second usage, bien plus pernicieux, est celui de la musique contrainte, une musique associée à la violence et à la terreur, bref, une « musique concentrationnaire » liée au fonctionnement de la machine de mort nazie. Sans oublier que, pour Himmler, cette pratique permettait de préserver un espace de liberté apparente à l’occasion de visites de délégations internationales comme celle de la Croix Rouge. De véritables mises en scène, en somme. Dès lors, la vocation première de la musique se trouve détournée et cet art merveilleux est contraint de prendre, à son corps défendant, une part active au processus de destruction, d’humiliation et de déshumanisation. Il s’agissait, comme on le voit de « minimiser volontairement ou masquer l’horreur du système concentrationnaire pour éviter des mouvements de panique de la part des victimes ou l’inquiétude de l’opinion internationale ».

« La musique est donc détournée au profit de l’entreprise nazie pour affirmer qu’où la musique résonne, il ne peut y avoir de torture ».

L’auteur nous livre des exemples édifiants de ces « Lagerkapelle » comme l’orchestre des. hommes d’Auschwitz-Birkenau dirigé par Simon Laks qui comptera une quarantaine de musiciens ou celui des femmes, qui en comptait, lui, une trentaine. Créé en avril 1943, dirigé à ses débuts par Zofia Czajkowska, il sera confié à la nièce de Gustav Mahler, Alma Rosé.

Conscients des avantages qu’ils peuvent tirer de la présence d’orchestres de qualité dans les camps qu’ils dirigent, les chefs nazis se livrent même à une véritable concurrence. C’est à qui se procurera le plus d’instruments ou de costumes de parade. Par le biais de pillages, certes, mais aussi, plus rarement, par le biais de commandes officielles.

Dès lors, le bel art devient une véritable musique punitive. Des détenus se voient obliger d’entonner l’hymne du parti nazi tandis que des dirigeants communistes sont obligés de chanter « L’Internationale » tout en creusant leurs propres tombes. De leur côté, des Juifs religieux sont forcés d’interpréter des chants liturgiques dans des situations dégradantes tout en recevant des volées de coups.

Les nazis poussent leur sadisme jusqu’à imposer des diffusions nocturnes entraînant des privations de sommeil pour des malheureux déjà affaiblis par des journées harassantes de corvées et de coups. C’est ce qu’Élise Petit désigne, à juste titre comme une « musique intrusive ». À Maidanek, le 3 novembre 1943, « des valses de Johann Strauss et des musiques militaires diffusées en continu, servent à couvrir les cris des quelque 18 000 Juifs du camp qui sont assassinés en une journée tout en contribuant à détourner l’attention des SS de l’horreur de la tâche qu’ils accomplissent ».Pour la musicologue Gabriele Knapp, « la musique était un instrument pour exercer une violence physique, une violence acoustique ».  Le tout accompagné d’une « forme manifeste de collaboration avec les SS » de la part des interprètes forcés.

Elément traumatique durable pour nombre de survivants des camps, la musique, comme on le découvre, aura joué, au sein de la machine de mort nazie, un rôle à part entière.

Une étude magistrale. Un document impressionnant à conserver précieusement dans les archives de chacun.

 

Jean-Pierre Allali

Élise Petit
Des usages destructeurs de la musique dans le système concentrationnaire nazi
Les études du Crif, n°56, novembre 2019
http://www.crif.org

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